Leurs villages ne sont pas les uns sur les autres. Ils apparaissent clairsemés dans le grand continent. De petits tas par-ci et par-là, avec des centaines de kilomètres entre le ci et le là ! Le noir est un peuple qui ne pousse plus.
Hommes et femmes se tiennent tout nus avec infiniment de pudeur. Des femmes, parfois, croisent leurs bras sur leur poitrine quand vous les rencontrez, mais ce sont les vieilles !
Ils vont leur « pied la route »1. Où vont-ils toujours en marche ? Loin. Très loin. Un voyage d’une semaine n’est pour eux qu’une affaire très ordinaire.
Ils marchent comme nous respirons.
Les hommes marchent, les femmes marchent, les enfants marchent, d’une jambe courageuse, d’un cœur sans détour. Toute l’Afrique marche au lever du jour : Dioulas (colporteurs) qui descendent du sel de Tombouctou2 et qui remontent des noix de kola3 de la Gold Coast4. Naïfs qui traversent le Soudan de bout en bout pour une affaire d’héritage, une affaire de femme, mais surtout une affaire de rien du tout. Village qui s’en va sur les pieds de ses mâles, de leurs épouses et progénitures, porter le coton au commandant. En mouvement depuis deux jours, le village s’arrêtera demain matin. Ceux dont le coton ne sera pas bien trié iront à la boîte5. Tous marchent, leur sac de trente kilos sur la tête, sans grogner jamais, ni penser à mal.
Voici sept prisonniers, en file indienne, liés par une corde qui leur tient au cou. Ces sept têtes semblent sept gros nœuds faits à cette corde. Je saurai plus tard qu’un tirailleur6 les accompagne, bien plus tard, le tirailleur étant cinq kilomètres en avant ! Ils suivent !
Plus loin un milicien7, son femme, son enfant. Le milicien précède, ne portant que son fusil. L’enfant est vêtu d’une veste d’européen, la veste se gardant bien de descendre jusqu’à l’endroit de la bienséance8. Le femme ferme le cortège. Comme pagne9 un paquet de feuilles. C’est elle la voiture de déménagement. Un échafaudage est en équilibre sur sa tête : trois calebasses10, des poissons fumés dont les queues dépassent, une bouteille vide, deux bancs, six rations de manioc11, le tout couronné de la chéchia12 maritale. Dans le dos, maintenu par un vieux calicot13, à la place où l’on met les bébés noirs, un tout petit chat, qui miaule, tourné vers le pays que la famille abandonne.
Voici le porteur de dépêches14, nu et sérieux. À la main, il tient un morceau de bois. Au bout de ce bâton, la dépêche est insérée dans une fente. Il ne porterait pas le Saint-Sacrement15 avec plus de précaution. S’il va loin ? À cent kilomètres… Sous le nez des Européens qu’il rencontre, il met son petit bâton. Les blancs lisent l’adresse et font non de la tête. Il trouvera le destinataire. Après ? Il reviendra.
Nous sommes sur la grande voie qui mène au Niger16. Elle est fréquentée. Pourquoi ces longs voyages ? Pour tout et pour rien ! À ce grand-là, on a volé sa vache ; il va conter son malheur au commandant. Trois jours de route. Le commandant lui donnera un papier avec le tampon. Il regagnera son village. Puis le volé reprendra la route en compagnie du voleur, tous deux marchant l’un derrière l’autre, sans amertume, vers la justice des blancs.
Ceux-là sont des émigrants. La terre, chez eux, était épuisée. Ils vont vers une nouvelle terre. En arrivant, ils lui feront un sacrifice, la suppliant de vouloir bien les recevoir. Si le poulet égorgé tombe les pattes en l’air, la terre aura répondu : non. Ils remarcheront.
Sans un sou, le boubou17 sur le dos, la calebasse vide sur la tête, gais (quand le nègre est triste, il meurt), ils traversent l’Afrique comme nous passons d’un trottoir à l’autre. Le soir venu, ils s’assoient dans un village. Personne ne les connaît. Qu’importe ! Ils pénétreront dans une case18 et salueront les occupants.
— Ti va bien ? Moi, ji vais bien.
On leur donnera à manger comme à un parent de passage.
Pas de pauvres chez les noirs. Ils pratiquent le vrai communisme19. L’homme qui refuserait le couscous serait déshonoré. Aucun n’est jamais tombé d’inanition20. Quand ils meurent de faim, c’est en masse, tous en chœur et dans une même famine.
Pour eux, l’argent est sans valeur. Le mot économie est inconnu de leurs dialectes. Notre formule « faire fortune » est ici sans signification. Les dépasse-t-elle ? La dépassent-ils ? Jadis ils ne travaillaient que pour se nourrir. Maintenant ils travaillent aussi pour payer l’impôt21. De temps en temps ils le payent même deux fois au lieu d’une. Petits scandales d’une vaste terre !…
1. Ils vont leur « pied la route » : ils partent. 2. Tombouctou : ville du Mali. 3. Noix de kola : graine du colatier, originaire de la forêt tropicale de l'Afrique occidentale et centrale, appréciée pour ses vertus stimulantes en raison de sa forte teneur en caféine. 4. Gold Coast : ou « Côte d'or », colonie britannique, aujourd'hui le Ghana. 5. Boîte : prison. 6. Tirailleur : soldat d’une troupe coloniale indigène. 7. Milicien : personne qui appartient à une force de police chargée de la sécurité intérieure d'un État. 8. L’endroit de la bienséance : les parties intimes. 9. Pagne : vêtement traditionnel l’on noue ou accroche à la taille. 10. Calebasse : fruit du calebassier. 11. Manioc : tubercule consommé comme légume ou sous forme de fécule. 12. Chéchia : couvre-chef porté par de nombreux peuples musulmans. 13. Calicot : tissu, toile de coton. 14. Dépêche : message transmis. 15. Saint-Sacrement : objet contenant l’hostie consacrée lors de la messe catholique. 16. Niger : pays en Afrique de l'Ouest. 17. Boubou : longue tunique flottante portée en Afrique noire. 18. Case : cabane. 19. Communisme : doctrine politique qui préconise l’abolition de la propriété individuelle et la communauté des biens. 20. Inanition : état de faiblesse voire d’épuisement causé par le manque prolongé de nourriture. 21. Un système fiscal a été mis en place par les autorités coloniales pour financer les dépenses liées à l'administration et à l'exploitation du territoire.
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